Le Petit Boche
Qu'importe la froideur des temps, s'il reste la chaleur des sentiments.
Extraits :

Les passages concernant les coups portés sur les enfants ne sont pas reproduits.

I. CRÈVECŒUR-EN-AUGE

Les divines présences

... Des calvaires dédiés à la «Vierge» Marie, la mère surnaturelle du fils d'un Dieu, et à sa complice, sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, l'extralucide en apparitions, jalonnent la croisée des chemins. Aux pieds cloués du Sauveur universel suspendu, des ruraux ruminent l'addition corsée de leurs mauvais jours. Des gosses attendris colportent, vers le torturé, leur soif de tendresse en plaignant le condamné transi, vêtu de son seul pagne. La basilique de sainte Thérèse de Lisieux, édifiée pour glorifier l’ancienne apprentie du carmel régional, rappelée jeune auprès de son Dieu, recouvre la contrée d’une chape religieuse. Aux carrefours de la foi, la statue de la carmélite canonisée rivalise avec le gibet du «roi des juifs». Tout baigne de rappels à l'ordre divin ...

Les ragots

... Un gendarme jeta de l'huile sur le feu en révélant les plaintes du couple, reprochant aux paysans de ne pas être «étouffés par les sentiments» et d’avoir «le cœur où la poule a l'œuf». Le pandore en rajouta sur les velléités de départ des Lecreux, se considérant comme des étrangers perdus sur la route du cidre. On accusa les retraités d’organiser des parties fines quand des amis les visitaient, accompagnés de leur progéniture. Ils apprirent ainsi, par la rumeur, qu’on leur livrait de la «chair fraîche». Pour certains habitants des campagnes, tous les gens des villes sont saisis par la débauche. Madame Bonnemain stigmatise ces libertins qui ignorent la maison du Seigneur, se signant à chaque passage devant leur diabolique résidence. Les retraités calomniés étaient habillés pour l’hiver, et mémé Bonne avait bien contribué à matérialiser cette expression. Les notables, hauts placés, sont parfois accusés d’organiser des ballets colorés. Les rumeurs perverses, issues de la misère sexuelle sournoisement brimée, suscitent des fantasmes, et le péché de chair entretient la détestation du corps. En somme, qu’elles soient roses ou bleues, ces danses démoniaques sont la marque des bourgeois imposant la morale, mais s’en dispensant pour eux-mêmes.
Certaines pratiques incestueuses des foyers autochtones, appelées «familles tuyaux de poêle», sont sous omertà, de génération en génération. Le prêt de mineurs monnayés, pratiqué par la vicieuse grande bourgeoisie, est affirmé sans preuve, dénoncé au grand jour pour se dédouaner de ses propres dérives. L’aversion du sexe est ainsi enracinée. Les paysans parlent de fantasmatiques cabines d’essayage à bascule en fonction, «chez tous les commerçants juifs de Caen», pour alimenter les réseaux de la traite des Blanches. Lorsque des gitans sont signalés, les mères retiennent leur progéniture à la maison par crainte des enlèvements. Les rancunes ancestrales des religions sont aussi fortement enracinées que la guerre entre les classes sociales. Si on ajoute le cyanure des amours maudits et le racisme de la différence : c’est l’hallali au fond du terroir ! Dans ces contrées de France profonde, les histoires d’amour hors mariage bruissent et ne peuvent s’assumer. Des paysans cachent leurs penchants coupables dans des hôtels de Cherbourg ou de Caen, loin du terrarium du bocage. Le labeur et la foi cimentant les corps et les esprits ruraux, on décrète que les pensées salaces et les exultations corporelles sont l’apanage des habitants malades des grandes cités ...

Escapades à Cherbourg

... De portes ouvertes dans la coque du transatlantique Queen-Elizabeth, amarré au quai de France de Cherbourg, quelques passerelles sont déployées. Thérèse se renseigna, auprès d'un matelot, pour savoir laquelle sera empruntée pour la sortie des personnalités. Endurant stoïquement les rafales nordiques qui s'engouffrent entre le paquebot et l’imposante gare maritime, la robuste Normande attend son messie, les mains accrochées au garde-corps de la passerelle mondaine. S’imposant entre les photographes du journal local de Cherbourg et des officiels, son corps frissonne de plaisir. La monumentale bâtisse au toit de cuivre reconstruit par les Américains après la guerre, rivalise avec le gigantisme du Queen-Elizabeth. Le surplomb vertigineux des grues roulantes domine le colosse des mers, imprimant leurs ombres sur la coque aux ruissellements rouillés. Le vent balaye les quais, éraflant au papier de verre le visage des pêcheurs à la ligne. Les docks de la gare maritime, illuminés pour accueillir les princes de la fortune, brassent une cohue de badauds frigorifiés. Thérèse ignore les passagers empruntant les ponts couverts des hauts portiques articulés qui accèdent aux salons de la gare. Après les formalités de douanes, la clientèle fortunée se repose, d’une semaine de mer, dans des salles de détente donnant directement sur le quai de l’express Cherbourg-Paris. Les rails arrivant en bout de jetée, la cathédrale maritime fait fonction de gare de rebroussement ferroviaire. La locomotive à vapeur ayant acheminé le convoi jusqu'aux heurtoirs, se retrouvera en queue ; une autre machine prenant le relais pour partir en sens inverse.
En transit pour Paris, le chanteur comédien Maurice Chevalier débarquait de New York. Délaissant les grands portiques, la vedette franco-américaine emprunta la passerelle de coupée qui terminait son parcours aux pieds de Thérèse ...

II. LE VERSAILLES NORMAND

L'impossible amour

... «Beau, beau... beau et con à la fois !» clamera plus tard un certain «Grand Jacques». L'artiste débutant, flanqué de son répertoire de souffrances, l’accompagna dans sa jeune vie comme Thérèse autrefois, soulagée par des bluettes. La mémoire de Frédéric, laminée par les chansonnettes, se fermait à toutes les mélodies, fussent-elles élaborées avec un talent reconnu.
Le Flamand créatif, poète indigné en révolte, décrivait rageusement un univers rythmé de crescendos decrescendos qui secouait Frédéric. Les textes, racontant le dépit amoureux, emportaient l'adolescent dans le tourment des amours sans lendemain. Le jeune auditeur prit conscience qu’une place pouvait exister entre la grande musique exaltant l’âme bourgeoise, et les ritournelles lénifiantes pour le lumpenprolétariat qui soulagèrent tant la Petiote de Crèvecœur-en-Auge.
Lors d’une fin de semaine cherbourgeoise, il fut secoué par la visite radiophonique du Flamand à l’accent syllabique teuton. Dans le modeste poste de radio, moins raffiné que celui de Crèvecœur-en-Auge, le fougueux chanteur «brelait» une désespérante mélodie. Transpercé par les intonations néerlandaises, Frédéric, marqué par l'affectif, devint récepteur de rengaines. Le Batave l’emportait dans des fresques à la Breughel, aux couleurs de l’ennui. Les cieux de Belgique et de Normandie, sillonnés de stratus gris et bas, lui glaçaient le dos. Il se voyait bien, bousculé par le vent du Nord, attristé le long des sinistres canaux de la morne Flandre, entre Zeebrugge et Ostende. Les chansonnettes du «brise moral», sobriquet attribué par Antoine, le fils de sa patronne, furent un électrochoc au réalisme casseur d’illusions. Le poète mordait rageusement le vocabulaire français, créant des néologismes traduisant des sentiments de feu.
Le Grand Jacques, porteur du désespoir humain, décrivait un univers de brumes peuplé de paumés taraudés par le tourment amoureux. Frédéric s’inventait dans l’ennuyeuse gare maritime d’Amsterdam, semblable à celle de Cherbourg. L’atmosphère fiévreuse du chanteur impudique, metteur en ondes du tourment des hommes, l’emportait dans de sombres pensées. Frédéric vibrait à la cruauté brelienne comme Thérèse se réchauffait à la douceur de mélopées porteuses de faux espoirs ...

Le pacte infâme

... L’étudiant en droit se fit le narrateur de vies éminemment tourmentées, confident littéraire de faits divers de l'histoire de France, détaillant la véridique aventure d’une célèbre noblesse de Normandie, dont les livres scolaires, destinés à la jeunesse, firent l’impasse. L’académie nationale préserva les têtes blondes régionales de la lumière noire des mœurs incestueuses d’un frère et d’une sœur, fussent-ils d’une lignée de seigneurs des Ravalets de Tourlaville, dotés de biens et de privilèges notables sur la ville de Cherbourg. Marguerite et son frère Julien, issus de la noble couche de châtelains de Tourlaville, furent condamnés ensemble pour des amours coupables et décapités à l’épée, place de Grève à Paris. Avant l’exécution, leur père fit le voyage jusqu’au palais du Louvre pour obtenir l'indulgence du roi de France. Devant le trône royal, se jetant aux pieds d’Henri IV, il réclama le pardon pour Julien et Marguerite. Le roi aurait peut-être consenti, mais Marie de Médicis jugea que de telles horreurs incestueuses ne devraient pas exister dans son royaume. De plus, Marguerite avait fui son vieux barbon de mari, aggravant son cas d’un adultère. Quand leurs têtes tombèrent, décollées à la lame, Marguerite et son frère Julien avaient moins de dix-huit ans. D’après le récit de l’époque, la foule exhalait une rumeur plaintive durant la double exécution. Plus tard, le roi Louis XIII exila Marie de Médicis qui mourut sans revoir son fils. La mère du roi pensa-t-elle, dans la souffrance de son éloignement, que le sang des enfants Ravalet retombait sur sa tête ?...

III. ÉPILOGUE

Vers le théâtre des opérations de maintien de l'ordre

... Dans les flancs du transporteur de bétail, les transats des hommes de troupe, alignés dans les cales, au départ de Marseille, se renversaient en longues glissades. Les soldats et leur équipement furent jetés les uns contre les autres, dans un chaos grotesque où se mêlaient cris humains, chocs métalliques et fracas des vagues. Les malades, anéantis par le mal de mer, ne pouvant se tenir debout, vomissaient, urinant à même le sol. Malmenée de bâbord à tribord, braillant des appels de détresse, la jeunesse apeurée s’enfuyait par les coursives débouchant sur les ponts, où nul véritable «loup de mer» ne se serait risqué. D’autres se frayaient un passage entre les chaises longues cassées et les paquetages éventrés, pour négocier le prix d’une traversée, en couchette, dans la cabine d’un membre de l’équipage.
Les sous-officiers d’escorte affirmaient leur autorité en invectivant le troupeau, bataillant ferme pour juguler la panique, en retenant les candidats au sauve-qui-peut accrochés aux rampes des escaliers menant aux ponts supérieurs. Enjambant les classés «hors service», vautrés dans leurs déjections, les vétérans galonnés tancèrent la jeunesse en déroute, délivrant aux plus atteints cachets et suppositoires, les traînant jusqu’aux toilettes. Anéantis dans l’entrepont du désordre, les hommes du rang furent rappelés vertement à l’ordre. Les gradés martelèrent que leur mission consistait à amener à bon port, contre vents et marées, des troupes fraîches et disciplinées pour servir la France ...

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